Comment ouvrir la porte des profondeurs insondables et de l’infini ?
Le silence ne confine pas à la surdité bien au contraire, il ouvre le sens caché en développant l’intériorité.
Depuis le cabinet de réflexion, nous savons que le silence doit devenir, par le travail intérieur, une prière sans demande. Plus tard, il sera possible d’aborder les « Grands Mystères » par la voie du silence sans mot et sans langage. Ces derniers en effet sont trop limités pour rendre compte de l’ineffable et de l’inexprimable. La voie du silence est transcendante, elle donne l’accès aux « Grands Mystères » et donc au Principe.
Le silence est la portée sur laquelle on profère le mot. Donc par correspondance le silence est l’essence du Verbe. Cette portée est l’essence principielle le mot une expression manifestée, et silence et mot sont éléments du principe créateur. Ainsi entrer dans le silence c’est entrer dans un travail spirituel, une ascèse pour en saisir la dimension essentielle…
Voici le ressenti de l’apprenti dans sa première expérience du silence, nous sommes encore dans la perception et le sensible propre aux « Petits Mystères ». ER
Le SILENCE
Le profane se trouve confronté pour la première fois au silence lors de son passage sous le bandeau. Avant de pénétrer dans la loge, il est placé dans un espace clos, étroit et obscur. Cet isolement, le silence de l’endroit favorise la réflexion, le questionnement – « Que va-t-il se passer ? À quel genre de questions dois-je m’attendre ? Que répondre ? » Au bout d’un moment (je parle pour moi), ce silence finit par être pesant. On se raccroche au moindre bruit, la musique qu’on entend éveille notre curiosité, on essaie de comprendre ce qu’il se dit dans la loge. La réflexion finit par faire place à l’impatience voire à l’ennui et l’on est finalement soulagé lorsque l’on sort de cet endroit.
Puis vient le cabinet de réflexion. Isolé toujours, mais dans la pénombre cette fois-ci. Plusieurs choses sont disposées devant nous et attirent notre attention. C’est le moment de rédiger le testament philosophique ; le silence devient alors un corollaire, une conséquence de notre réflexion que l’on essaie d’approfondir pour répondre aux questions qui nous sont posées.
Enfin la F.°. M.°. accepte de nous accueillir en son sein. Nous allons pénétrer dans le temple qui tout comme un lieu de culte oppose son silence au bruit du monde profane. Mais avant de recevoir la lumière, nous jurons de taire ce que nous allons vivre dans la loge. Nous partageons ce silence avec les autres FF.°. gage de discrétion quant à nos recherches.
L’apprenti assiste aux tenues en silence ; il ne peut s’exprimer ou alors de manière exceptionnelle. Quand bien même il pourrait prendre la parole, ce serait pour dire quoi puisqu’il ne sait rien de ce qui se déroule sous ses yeux.
Pour Cioran le langage, le verbiage troublent notre lucidité ; mais il reconnaissait aussi que le silence est insoutenable.
Car le silence tue, ou du moins le non-dit peut être source de souffrance. Et c’est finalement la parole qui nous sauve, la psychiatrie permettant d’extraire le mal qui est au plus profond de nous.
La parole est aussi source de sagesse. Socrate par la maïeutique, c’est-à-dire par le questionnement, le dialogue, amenait ses disciples à exprimer leurs pensées et à les juger.
Revenons au silence de l’A.·. cette obligation est finalement plutôt rassurante puisqu’il assiste à quelque chose de totalement nouveau pour lui. Vieux réflexe scolaire, on peut parfois regretter de ne pas intervenir ne serait-ce que pour demander une explication.
En tout cas ce recul permet de solliciter d’autres sens : l’odorat, l’ouïe, la vue. L’apprenti observe ce qui l’entoure, écoute la parole circuler et se laisse entraîner par le rythme du cérémonial de la tenue. On quitte un monde profane stressant, troublé où tout va trop vite, pour quelque chose d’apaisé, d’ordonné, de réglé et encore une fois de rythmé. C’est le temps de se recentrer, de remettre les choses en place. Dans la méditation zen par exemple, on fait silence pour essayer de faire le vide, de se libérer des idées reçues, d’évacuer tout ce qui est négatif en nous. On nous explique que si l’esprit est vide il est toujours prêt pour quelque chose. Cela nous permet d’atteindre un état de conscience supérieur et de découvrir — je cite « le trésor dans [notre] propre demeure ». Nous devons être notre propre flambeau. La méditation ne passe ni par un dieu ni par un rite.
Avant d’entrer en loge, l’apprenti abandonne ses métaux, essaie de se débarrasser des impuretés du monde profane et commence à apprendre ce nouveau langage symbolique qui, selon Bruno Etienne, permet de saisir le divin.
Les tenues se suivent et l’apprenti se familiarise peu à peu à ce qui s’y passe. Certaines choses l’interpellent, entrent en résonance avec ce qu’il connaît : « Ça y est j’ai enfin l’occasion de leur montrer que moi aussi je sais des choses, que je ne suis pas forcément d’accord avec ce qui a été dit ».
Mais ce silence imposé est là pour mater notre ego et nous tempérer. Silence qui peut être imposé aux grades suivants puisqu’on ne peut s’exprimer que trois fois.
A la fin de la tenue, tout le monde se regroupe afin de former la chaîne d’union pendant laquelle le Vénérable prononce une prière « maçonnique ». De cette chaîne émane l’égrégore de la loge. (je parle de quelque chose que je n’ai pas tout à fait saisi). Dans le recueillement nous dirigeons nos pensées vers le GADLU en essayant de dégager des idées positives synonymes d’équilibre, de morale, de vertu en espérant, pourquoi pas, que cela rejaillisse sur le monde profane et sur nous.
Pour l’Eglise ces temps de silence sont évidemment nécessaires. (J’ai à cette occasion demandé à un prêtre et à un pasteur ce que cela représentait pour eux).
En faisant silence, on se tient dans la présence de Dieu.
Dans la prière, on essaie d’évacuer le superflu, de lâcher prise, de se ressourcer afin de se relier à Dieu et de l’accueillir en toute simplicité. Pour le moine trappiste Thomas Merton la conscience de la présence de Dieu est impossible sinon dans le silence, le recueillement, la solitude et un certain retrait du monde . Le silence se fait plus radical, car les moines mènent une vie contemplative.
Point commun avec la méditation, ou le yoga par exemple, on cherche à taire ses passions, ses désirs et ses pensées qu’elles soient positives ou négatives.
Pour résumer, je reprendrai une image utilisée par le Zen :
La sagesse, la paix, l’amour se trouvent dans notre esprit ; mais l’endroit est obscurci par des nuages qui représentent tout ce qui est négatif (les doutes, les peurs, etc.).
La prière, la méditation nous aiguillent donc sur ce chemin qui nous permet de retrouver cette vérité.
Je n’ai fait qu’effleurer le sujet, mais nous pouvons constater que le silence est le dénominateur commun, le préalable, le corollaire des formes de spiritualité que j’aie évoquées.
À partir de ce silence, le F.°. M.°.choisira librement le chemin qui le mènera vers sa Vérité avec ou sans Dieu à ses côtés.
Enfin, plus prosaïquement je dirai que l’apprentissage du silence nous met non seulement sur la voie de la sagesse, mais aussi sur celle du civisme puisque nous apprenons à écouter et à respecter la parole de l’autre. Un bon début pour vivre en bonne intelligence avec les siens.
Th.°.Lo.°.