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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 00:01

Les références au sacré sont omniprésentes dans notre société moderne ce qui tend à prouver que les progrès de la science et la sécularisation de l’église n’ont pas fait renoncer au sacré sans doute parce que c’est dénominateur commun aux hommes en tous lieux et de tous temps et qu’il est capable tantôt de le sublimer tantôt de le pousser aux pires exactions….

Cette opposition dans les comportements humains en présence du sacré apparait tant dans l’étymologie du mot sacré que dans les façons de le définir par oppositions, notamment par l’utilisation du mot profane.

Il me serait difficile dans ce travail d’évoquer de façon exhaustive tout ce à quoi renvoie le « sacré », aussi me bornerai-je dans une première partie à exposer pourquoi le sacré peut se définir comme un invariant universel c'est-à-dire un archétype ; dans une seconde partie j’évoquerai la façon dont s’exprime le sacré et ses fonctions ; enfin j’aborderai la question du sacré en franc-maçonnerie et tenterai d’expliquer en quoi il est vecteur de progression personnelle par l’expression d’une sacralité adogmatique telle qu’elle est vécue dans la maçonnerie libérale pratiquée au REP.

  • En quoi le sacré est il un archétype ? Comment le définir ?

L’archétype est défini par Jung comme la tendance humaine à utiliser une même « forme de représentation donnée a priori » renfermant un thème universel structurant la psyché et commun à toutes les cultures mais figuré sous des formes symboliques diverses. Il est l’union d’un symbole et d’une émotion et véhicule donc une puissante charge émotionnelle, que Jung nomme «numen» (la puissance divine en latin) qui « met le sujet dans un état de saisissement » et que l’on retrouve notamment lorsqu’on est en présence du « tout autre » qui peut qualifier la manifestation du « sacré ».

Le mot « numineux » a été inventé par Rudolf OTTO dans son livre « le Sacré » et désigne ce qui vient d’ailleurs et qui donne à un individu un sentiment d’être dépendant à l’égard d’un « tout autre » ; c’est un mélange paradoxal de fascination et d’effroi qui saisit un individu face à l’irruption du sacré dans sa vie.

Il est néanmoins difficile de comprendre et de définir le sacré tant ses manifestations sont liées à des particularités culturelles et temporelles ou, dans ses formes primitives, à l’expression des forces inexpliquées de la nature. Il en est pour preuve l’innombrable quantité de lieux considérés comme sacrés dans le monde.

Cependant une caractéristique universelle du sacré se retrouve dès le début de l’humanité, il y a environ 100000 ans à travers les premières sépultures que l’on retrouve tant sur les sites occupés par Neandertal que sur ceux ensuite habités par Homo Sapiens mais sans qu’il soit possible aujourd’hui, en dépit de traces certaines de rites funéraires, d’évoquer un sentiment religieux tel qu’on peut le définir aujourd’hui.

Ces rites funéraires radicalement différents selon les cultures ou les époques montrent bien que le rapport de l’homme à la mort est aussi fort que son rapport à la vie. On peut l’interpréter comme un signe de la sacralisation de la vie bien au-delà de la mort comme en témoigne le culte des ancêtres. Par ailleurs, la profanation des lieux de sépultures est universellement condamnée comme si ces lieux de « non-vie » étaient considérés comme sacrés ce qui confirme le caractère sacré de la vie au-delà de la mort.

Pour Camille TAROT, spécialiste de la sociologie des religions, le concept de sacré est constitutif de la condition humaine à savoir « une catégorie universelle de toute conscience humaine au regard de sa condition de mortel » ce qui rejoint la définition même de l’archétype précédemment évoqué…

Cependant, dire que le sacré est un archétype n’en donne pas pour autant une définition précise.

Souvent confondu avec le religieux qui associe le sacré à la divinité il ne peut se réduire à cette seule dimension.

En effet une approche anthropologique permet de le définir comme ce qui permet à une société d’opérer une « séparation axiologique » entre les éléments qui composent et représentent son monde. Cette séparation concerne tant des objets que des espaces, des actes ou des valeurs dont l’origine traditionnelle peut être mythologique, religieuse voire idéologique c'est-à-dire non religieuse. Cette approche permet d’appréhender le sacré comme ce qui est mis en dehors des choses ordinaires et communes. Il représente ce qui est inaccessible, hors du monde mais aussi ce qui relie à un groupe et s’oppose au profane.

L’étymologie du mot sacré permet de mettre en évidence cette dualité :

Les origines hébraïques :

Ce que l’on traduit en français par les mots « sacré » et « saint » vient du mot hébreu « qadosh » qui est basé sur l’idée de séparation et de la mise à part du peuple d’Israël. L’ancien testament explicite ces notions de sainteté et de séparation : le lieu où se tient Moise lorsque Dieu se manifeste est «saint », et Dieu s’adresse à lui en disant : « Sépare la montagne et sanctifie-la »

Cette séparation, à l’origine de la sanctification, peut aussi s’appliquer aux hommes : Dieu dit au peuple élu : « Vous serez saints pour moi, car je suis saint, moi, le Seigneur votre Dieu, qui vous ai séparés des nations, afin que vous soyez à moi ». Enfin, toujours dans le livre du Lévitique, Dieu commande aux prêtres de « faire séparation entre les choses saintes et les choses profanes, entres les impures et les pures ». Ce partage entre le pur et l'impur a une dimension symbolique importante puisque les interdits édictés pour éviter tout contact entre le pur et l'impur peuvent se comprendre comme le moyen de préserver la création et la société d'un retour à l'indifférenciation du chaos primitif.

En grec le mot « hagios » désigne la perfection, la sainteté et la pureté mais aussi ce qui est défendu, ce avec quoi on ne doit pas avoir de contact.

Le mot "hiéros" est utilisé dans un premier sens comme admirable, puissant. Le second, est sacré, au sens de divin ou d'origine divine. Enfin le troisième sens est le rite, et désigne à la fois les entrailles des victimes offertes, les augures ou les présages.

Enfin ce qui est ordonné ou autorisé par les dieux est "hosios" qui correspond au "saint", le profane étant "athéos », irrévérent.

En latin :

Le sens de « sacer » en latin est la séparation. Ainsi selon Émile Benveniste dans le Vocabulaire des institutions indo-européennes, "C'est en latin que se manifeste le mieux la division entre le profane et le sacré; c'est aussi en latin que l'on découvre le caractère ambigu du "sacré": consacré aux dieux et chargé d'une souillure ineffaçable, auguste et maudit, digne de vénération et suscitant l'horreur ».

En effet, « sacer » a la double signification de « rendre sacré » et de « mettre à mort », alors que le mot « sanctum » définit ce qui est protégé de toute atteinte, défendu par une limite ou un obstacle et isolé de tout contact. Mais le mot « sanctus » peut prendre aussi un sens positif en désignant tout ce qui fait l’objet d’une faveur divine comme les morts, les héros, les poètes…

Le sacré, en latin, c'est ce qui appartient au domaine des dieux et il s'oppose à « profanus » qui désigne ce que l’on a retiré du temple, ce que l'on a rendu à l'usage humain mais aussi l’ignorant par rapport à l’expert ou le non-initié par rapport à l’initié…

Ce qui constitue l’archétype c’est son caractère universel. Loin de nos sociétés judéo chrétiennes se sont développées au même moment, dans toutes les cultures, les notions de sacré et de profane, la distinction entre le pur et l’impur que l’on retrouve par exemple en Polynésie dans le concept de tabou qui désigne « ce que les profanes ne peuvent toucher sans commettre un sacrilège »

  • Les expressions et les fonctions du sacré

Dans ce qui précède nous avons mis en lumière que la caractéristique du sacré était de séparer, de garder à part en état de pureté, de mettre en relation avec le « tout autre » ou avec le Divin.

Il me paraît intéressant de comprendre comment s’opère cette séparation, d’en comprendre les mécanismes, à savoir, définir comment s’exprime le sacré dans un premier temps afin de tenter, ensuite, d’en appréhender le but, c'est-à-dire les fonctions du sacré.

  1. L’expression du sacré :

Le sacré se manifeste dans des lieux :

Mircea Eliade comme Claude Levy Strauss ont démontré que le besoin naturel de sacré s’est manifesté d’abord par la sacralisation des lieux nonobstant toute idée religieuse dans l’acception contemporaine du terme. Ainsi à Stonehenge il y avait du sacré mais pas de religion. Le visiteur d’un lieu sacré antique se sent envahi par ce que Eliade qualifie de hiérophanie, littéralement la manifestation du sacré, et qui permet de penser que le sacré non seulement précède le religieux mais aussi lui survit…

Pour les religieux c'est Dieu qui a l'initiative de rendre sacrés les lieux pour permettre la rencontre de l'homme avec lui : la séparation nécessaire des choses sacrées n'est donc pas une finalité, mais le moyen de la rencontre entre Dieu et l'homme : la séparation devient alors consécration à Dieu.

Le sacré s’incarne dans des êtres :

L’homme se trouvant face aux forces inexplicables de la nature, à la complexité du monde et de ses origines, tétanisé par le mystère de la vie et de la mort, s’est réfugié dans les superstitions, a adoré le soleil, la lune, le feu puis s’est créé des dieux. En même temps certains se sont investis d’un pouvoir de « relieurs » entre ces dieux et leurs semblables et ont édicté des règles incompréhensibles au commun des mortels, les non-initiés. Mais sous prétexte de dominer le surnaturel et de détenir un pouvoir, ils asservissaient les autres par des religions devenues des institutions gestionnaires du sacré par le pouvoir exclusif du dogme.

Le synode d'Arras en 1025 est éloquent à cet égard puisqu‘il avait affirmé que la peinture devait permettre aux illettrés –les non initiés- de connaître ce qu'ils ne pouvaient apprendre par les livres. La fonction de l'art devait enseigner l'ordre aux travers des terreurs de l'enfer et du respect de l'autorité divine : Le pouvoir est donc particulièrement lié avec le sacré.

Ainsi pendant des siècles pour assoir son autorité le détenteur du pouvoir était censé descendre d’un Dieu à travers des filiations mythiques, sorte de réactualisation du culte des ancêtres des sociétés archaïques.

En France, au moyen âge, le souverain était réputé guérir des écrouelles par simple contact, donnant au pouvoir une essence divine et accréditant dans l’esprit du peuple, qu’ayant reçu l’onction, le roi devenait thaumaturge.

Cet exemple met en exergue le rapport ambivalent entre le religieux, le pouvoir et le politique, rapport à la fois conflictuel et incestueux que même l’établissement de la République n’a pas su totalement effacer. En effet les révolutionnaires, en essayant de substituer aux fêtes religieuses les fêtes républicaines, comme la fête de la nature ou la fête de l’Etre Suprême n’ont créé en réalité que des formes affadies du sacré…

Le sacré s’exprime dans des rites :

Le mot rite, du latin « ritus », se définit, selon le Larousse, comme « une action accomplie conformément à des règles et faisant partie du cérémonial ». Le mot grec qui lui correspond est « thesmos » qui se traduit par « j’établis ». Il est donc ce qui pose et ce qui instaure par la répétition un Ordre « ici et maintenant » mais en relation avec « ce qui a été » et « ce qui sera » ce qui le rend transcendant à l’espace et au temps et ouvre à l’immuable et à l’intemporel. Par lui l’homme entre en relation avec ce qui le dépasse c'est-à-dire avec le sacré.

Le rite permet donc de créer les conditions de contact et de va et vient entre le sacré et le profane contrairement aux interdits qui assurent la séparation habituelle entre ces deux mondes. Pour ce faire il se met œuvre dans un espace séparé, définit comme le « centre du monde », et dans une temporalité distincte du temps normal, par référence au Grand Temps Mythique (le « illo tempore » de Mircéa Eliade).

Le rite permet à l’individu de s’introduire dans la zone du sacré et d’entrer en communication avec le divin en reproduisant un geste divin primordial et fondateur. Il est une action codifiée par la tradition qui règle les rapports de l'homme avec la divinité.

Ainsi le rite du sacrifice, littéralement « faire du sacré », en prenant une victime animale ou une offrande végétale, pour l'offrir à une divinité est précédé de rites d'introduction dans la zone du sacré et il est suivi de rites de purification qui permettent à celui qui a offert le sacrifice de réintégrer la communauté humaine dont il a été le porte-parole.

Enfin la prière est un autre mode de communication entre l'homme et la divinité. De toutes les actions rituelles c’est la plus communément répandue car les intentions qui la motivent sont extrêmement variées.

Le sacré et les mythes :

Les religions se caractérisent par leur doctrine et leurs dogmes. Les mythes, sujets d’étude des anthropologues, précédent les doctrines ; ce sont des récits imagés et fondateurs, des croyances en un surnaturel exprimées la plupart du temps au travers de métaphores.

Si le mot « mythe » désigne aujourd’hui une illusion ou l’image idéalisée d’une personne ou d’un événement, son étymologie « muthos » rappelle qu’il désignait un énoncé considéré comme vrai.

L’empire chrétien romain puis l’église médiévale combattront le mythe considéré comme l’inverse du dogme, et assimilé aux croyances des barbares et des païens. C’est au XVIII° siècle que ce terme sera réhabilité comme « expression de l’âme des peuples primitifs », comme renfermant une expérience mystique de la Nature.

Pour Roger Caillois (Le Mythe et l’Homme), « le mythe serait une sorte de mémoire collective inconsciente, permettant d’expliquer et d’affronter les incidents et les drames de la vie (…) [il] serait donc le produit de l’inconscient humain ».

Qu’il soit cosmogonique, c’est à dire expliquant la création et la structure du monde ou bien de fondation, en justifiant un ordre des choses, le mythe donne un sens à l’ordre existant : il invite à se remémorer le passé tout en lui offrant une interprétation qui permet de donner un sens à son quotidien.

Le mythe est un langage pour expliquer le monde mais il transpose toujours le réel à un plan supérieur à celui de l'homme, au plan du monde et des origines. C'est par cette transposition « en ce temps-là », ou plutôt dans une transcendance qui échappe au temps et à la réalité des hommes qu’il participe à la mise relation avec le Sacré.

  1. Les fonctions du sacré :

Le sacré répond à la question fondamentale de la temporalité, de la vie et de la mort :

Pour le profane le temps s’écoule de la vie à la mort sans aucun retour possible en arrière. Le temps sacré n’obéit pas aux mêmes règles : par la force régénératrice du rituel il permet une réactualisation d’un événement passé qui s’inscrit dès lors dans une répétitivité ouvrant l’accès à l’éternité. C’est ce qui est à l’œuvre dans la liturgie catholique qui permet à chaque cérémonie de participer au dernier repas Christ. C’est ce qui opère aussi à l’occasion de chaque tenue maçonnique, lors de la cérémonie d’ouverture des travaux, qui réactualise le temps mythique de la genèse par le jaillissement de la lumière comme au premier matin du monde…

La découverte du temps sacré permet d’échapper au temps profane par la découverte de l’éternel recommencement qui nous relie à nos origines et abolit l’angoisse face à la mort.

Le va-et-vient entre profane et sacré à une fonction régénératrice :

Le phénomène du numineux, précédemment évoqué, montre que le sacré contient une énergie difficile à manier et que ses rapports avec le profane doivent être organisés par des rites qui définissent les conditions de va et vient d'un domaine à l'autre.


En ce sens on peut considérer que mélanger le profane et le sacré, « c'est contrevenir à l'ordre du monde, troubler l'ordonnancement du cosmos, retourner au chaos ». Pour y pouvoir les sociétés traditionnelles ont institué des interdits qui protègent cet ordre du monde. Cependant pour que cet équilibre subsiste il est nécessaire à certains moments de permettre la transgression de ces interdits, c’est la fonction de la fête, moment de défoulement collectif que l’on peut analyser comme un retour encadré au chaos primordial permettant un retour à un ordre du monde revigoré et régénéré.

Le sacré crée un centre :

Pour le profane l’espace est ressenti comme homogène et linéaire alors que celui qui est touché par le caractère sacré d’un lieu le perçoit comme qualitativement différent, imprégné de quelque chose d’extraordinaire et supérieur à lui. L’espace sacré apparait comme un point fixe autour duquel continue d’exister le flux du monde profane tel un point fixe au centre du chaos. Cela rejoint la vision du monde qui était celle des sociétés traditionnelles et qui opposait le cosmos, le territoire habité, au chaos, l’espace inconnu environnant. Se retrouver dans un espace sacré, permet de se sentir au centre du monde, dans « le nombril de la terre », dans l’axe du monde qui permet d’entrer en communion avec le divin.


Le Sacré est source de cohésion et de reliance :

Parce qu’il véhicule des mythes immémoriaux et des rites ancrés dans la mémoire collective, le sacré représente ce qui nous précède et ce qui nous succède, mais aussi ce qui nous rassemble et ce qui nous relie à un groupe et trouve sa cohérence dans la transmission et la tradition.

Pour Mircea Eliade le sacré est avant tout une expérience qui se traduit par un sentiment religieux au sens initial du terme, le « religare », à savoir ce qui relie les êtres et les choses et induit dans le comportement humain le respect absolu des altérités.

Ancré dans l’irrationnel et le traditionnel il revêt une force à la fois collective et subjective. « Subjective, elle est incontestable. Collective, elle est indéracinable. Le sacré acquiert alors le pouvoir d’interdire et celui d’obliger. C’est une forme d’autorité, mais une autorité qui nous échappe, car ses assises sont fondées en chacun de nous mais par d’autres que nous. »

Le sacré permet de dépasser le religieux :

En tant que manifestation du divin, le sacré est le plus souvent associé aux institutions religieuses puisque la fonction de toute religion est d'établir la relation entre l'homme – être limité et fini- et ce qui est investi de l'énergie divine –puissante et éternelle-, le sacré servant de médiateur entre le profane et le divin.

Pourtant dans une religion les rites régissent, d’une part l’organisation de la vie sociale et d'autre part, imposent les modes d'établissement d'une relation entre l'Homme et Dieu. Tout y est basé exclusivement sur la notion de Croyance alors que l’expérience du Sacré m’apparaît plutôt comme une manifestation du Divin à l’homme et sans lien obligatoire à une croyance religieuse. Dans ce sens il semble que le Sacré dépasse –sans le nier ou le minorer- le cadre du simple fait religieux.

  • Le sacré et la franc-maçonnerie

Le sacré, comme je l’ai évoqué, dépasse le simple fait religieux dans la mesure où il n’est pas forcément lié à la notion de croyance qui est LA condition pour intégrer un mouvement religieux quel qu’il soit. La Franc maçonnerie dans sa face dite libérale et adogmatique – en opposition avec sa face théiste- met en avant son esprit de tolérance et articule ses pratiques sur un sacré que l’on pourrait qualifier de non religieux voire laïque sans pour autant gommer toutes les influences spirituelles liées à l’environnement socioculturel dans lequel elle s’est développée.

La distinction entre le sacré et le profane est très présente dans la maçonnerie et ce dès le jour de l’initiation où l’impétrant passe du profane au sacré après avoir vécu une mort symbolique à la vie profane dans le cabinet de réflexion avant de renaitre comme initié et de découvrir la lumière.

De plus le temple est consacré à l’ouverture des travaux, séparé du monde profane et protégé par le Frère Terrible de toute irruption dans ce lieu dont la dimension sacrée se met en œuvre tant par le rituel que par les symboles qui ornent le temple. Cet espace sacré permet de relier ceux qui sont séparés et isolés du monde profane mais initiés à ces règles du sacré. En outre le temple maçonnique, à l’image de tous les édifices sacrés, est un lieu qui permet d’entrer en communication avec ce qui nous dépasse, le Principe, le GADLU et la porte que l’on franchit devient symbole de transition et de transformation.

Enfin, dans le Temple, comme dans tous lieux sacrés, nous sommes soumis à de nombreux interdits et obligations : port des décors, règles de déplacement, de prise de parole ou de silence. A notre totale liberté d'expression nous imposons un rigoureux respect de la forme.

La tenue maçonnique se vit dans un lieu sacralisé, le temple, et dans un temps volontairement détaché du temps profane puisque les travaux d’y déroulent symboliquement « de midi à minuit ». C’est dans ce temps sacré que se réactualise à chaque tenue le mythe de la création du monde, le « fiat lux » de la genèse que chaque F:. est appelé à revivre par l’illumination progressive du temple.

Pour accéder au sacré d’autres mythes sont mis en œuvre en Franc Maçonnerie :

  • celui de la reconstruction du Temple de l’Humanité par la construction de son temple intérieur permet de répondre à la quête du sens de l’existence ;
  • Le mythe de l’harmonie universelle issue de la complémentarité des contraires, la « coïncidencia oppositorum » qui exprime « la réalité paradoxale de la divinité, et devient de ce fait un modèle mythique à toute recherche d’unification de l’être » (Eliade) se trouve symbolisé dans le temple par le pavé mosaïque ;
  • celui enfin d’Hiram qui a préféré mourir et donc se sacrifier -littéralement faire du sacré- plutôt que de révéler le Secret dont le caractère est Sacré.

Notons à ce propos le lien étymologique qui existe entre le secret – du verbe latin « secernere » signifiant séparer, mettre à part, délier - et le sacré et qui trouve toute sa résonnance dans le cœur des maçons libéraux puisqu’il réunit deux concepts opposés, la déliance par rapport au monde profane et la reliance entre les initiés…

Ajoutons enfin que ce secret passe par le silence dans le rituel maçonnique, particulièrement au grade d’apprenti, car il permet une introspection, une découverte de soi, une reliance à soi permettant de construire son temple intérieur. Pour Eri:. Rom:., notre G:. M :, le silence « permet la mise en relief de l’invisible et de l’inapparent (…) et par son exercice « on entre dans la vision du tout ou dans la proximité du divin par l’esprit sans le saisir complètement », ce qui correspond à mon sens à l’essence même du sacré dans la loge maçonnique.

Il me semble que la voie maçonnique est un accès au sacré qui associe deux modes de transcendance : l’une passe par une forme d’horizontalité par la voie de la Tradition, qui vient du verbe latin « Tradere » qui signifie transmettre, l’autre par la verticalité du sentiment religieux au sens premier du terme, à savoir le « Religare » qui signifie « relier ».

La Tradition telle qu’elle est comprise en franc maçonnerie est sous-tendue par l’appartenance à un groupe car il est la condition de la transmission, comprise « comme une parole prononcée par celui qui a la connaissance, dans l’oreille de celui qui sait entendre » et qui « fonde l’amour et le partage dans le réel et valorise des préceptes sociétaux communs et ancestraux reconnus par tous ». Nous retrouvons dans cette définition la pensée de Durkeim pour qui le sacré est une "réalité transcendante que l’homme est capable d’expérimenter au moment où son individualité se dissout dans le chaleureux unisson du groupe auquel il va appartenir"

Par cette démarche traditionnelle, individuelle puisqu’elle suppose une démarche librement consentie et une volonté de travail sur soi mais aussi collective puisqu’elle ne trouve de sens que dans le partage du vécu et de l’expérience, nous nous relions ensemble à une mémoire commune qui nous ramène symboliquement à la notion de l’Origine et qui de fait transcende celui qui la reçoit et la partage.

La transcendance qui opère par le « religare » permet aussi d’accéder au Sacré d’une façon qui se rapproche de celle que peut avoir l’homo religiosus. En effet même si la Franc-maçonnerie libérale n’impose pas à ces membres une croyance en Dieu, elle lui substitue la notion de GADLU à laquelle chacun de ses membres donne sa définition intime et personnelle mais qui représente ou symbolise un principe surplombant à l’homme qu’il ne me déplait pas de nommer « le Divin » et que nous tentons d’approcher par nos rites et nos travaux.

Conclusion :

Je conclurai mes bien chers frères par une citation de Régis Debray que je trouve à la fois riche de sens et qui appelle à approfondir encore nos réflexions sur ce très vaste sujet qu’est le Sacré : "Ce n’est pas parce qu’on est athée qu’on n’a pas de valeurs sacrées. Ne confondons pas le sacré avec le religieux et le religieux avec le divin. Il y a beaucoup de religions sans dieux et sans Dieu. Par sacré, j’entends le trou fondateur, une absence fondamentale, une transcendance sans laquelle n’importe quel ensemble social s’effrite. Toute convergence suppose un point de fuite à l’horizon. Les sociétés par horreur du vide, le remplissent avec les religions traditionnelles. On marche vers l’Eden ou on vient d’un paradis perdu. Nous aurons toujours des comptes à rendre à quelque chose qui n’est pas là. C’est la rançon de notre incomplétude et c’est une chance : l’inquiétude est notre force motrice". Cette interrogation, cette "inquiétude" propre à l’homme ne peut être évacuée de notre réflexion, même si elle "relève de l’appréciation individuelle de chacun". Les rituels maçonniques renvoient à cette recherche vers laquelle, en effet, chacun trouvera sa réponse : " l’essentiel est la valeur initiatique de la méditation intérieure, du silence et du secret".

N.°.B.°. R.°.L.°. "La lumière Écossaise"

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