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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 21:55

6 marelle dernier gaucheTout voyage est une aventure de l’esprit.

La connaissance par les voyages

 

 

Tout voyage se fait sur deux versants l’un extérieur, le savoir par l’appréhension matérielle, l’autre intérieur, la connaissance par l’assimilation de l’essence. La tradition maçonnique semble nous indiquer qu’il est possible de se connaître soi-même par le voyage. Mais l’homme se ment à lui-même, il ne consent que très rarement à expérimenter l’acronyme VITRIOL. Perdu dans une impasse narcissique, il recourt parfois à la médecine de l’âme par la psychanalyse, ce dont peut se passer l’initié. L’initié participe activement à la sculpture de soi. Tel un bloc de marbre qui le représente, le franc-maçon va faire surgir la forme cachée. La sculpture de soi se fait par le voyage hardi et volontaire. Il faut vouloir se connaître.

 

« Tout le monde visible extérieur est la figure du monde intérieur[1] » d’après Jacob Bohème, qui implique qu’en voyageant physiquement on découvre la topographie d’une l’intériorité. C’est le sens profond des voyages initiatiques. Se mettre en route c’est d’abord emprunter le voie, le chemin sur lequel s’effectuent les rencontres. Toutes extérieures qu’elles paraissent, dans ces rencontres c’est soi même que l’on envisage.

 

Montaigne nous dit que l’homme se forme en voyageant et nous pensons que le franc maçon redécouvre sa forme c'est-à-dire ce qu’il est, en voyageant.

Si l'on admet que le voyage induit le savoir puis la connaissance alors tous les éléments rencontrés dans les voyages maçonniques sont support de la connaissance.

 

Il faut donc analyser le phénomène de la connaissance par le voyage. Nous pouvons décomposer les effets de la découverte des éléments en trois phases. Chaque élément rencontré (terre, eau, air, feu) crée une identification par le sujet de l’objet, puis enfin une identification du sujet dans l’objet pour aboutir à une assimilation de l’objet par le sujet. C’est ce que nous enseigne la tradition opérative du travail sur la matière que nous mettons en œuvre dans nos loges. L’initiation artisanale a toujours reposé sur les voyages et l’expérience.

Cette expérience devient alors connaissance par le jeu fusionnel que nous avons décrit et la révélation à soi qui en découle.

Ainsi la rencontre de l’objet par le voyageur met en jeu un échange subtil entre matière et esprit qui vise à l’unité par identification puis par assimilation.

 

Comment définir la connaissance ? Par une vérité intégrale que l’on va chercher en voyageant vers notre centre. Nous retiendrons que par le voyage nous apprenons à être dans le monde pour sa face externe et à connaître le monde pour sa face interne. « Connaître » et « être » sont alors les deux aspects d’un seul et même état qualifié d’initiatique. C’est un des aspects du « connais toi toi-même » de Socrate.

, le voyage du maçon n’est pas sans direction. Il est « orienté » à l’Est vers la lumière. Cet Orient de lumière est dans la tradition des pèlerins, la Jérusalem, véritable centre du monde pour les croyants. Tout pèlerinage se fait vers un centre spirituel. Ce fameux centre métaphysique est dans la glose maçonnique une porte étroite. Il n’y a plus qu’un pas à faire pour franchir la frontière tout intérieure qui nous sépare de la Jérusalem terrestre à la Jérusalem céleste. C’est le sens même de l’expression maçonnique : « Bâtir son temple intérieur »

 

Découvrir le monde, le vrai sens du voyage.

 

Au 1er degré, il récapitule par les sensations les éléments constitutifs de sa présence au monde. Il réapprend par le travail assidu et répétitif à ne pas errer sans but ni titre. Au premier on lui donne un titre : apprenti, et un but : tailler la pierre brute en suivant les conseils des anciens, et le pas rectiligne.

Au 2nd degré il se réapproprie le monde et les formes qui y résident et qui contribuent à donner un horizon au plan sur lequel il évolue. Il découvre en plus de l’altérité et le partage du pain, que les formes ont une ombre et que les mots ont un sens caché.

Il y aurait donc une lumière qui permet de voir. Mais se pose alors la question de la direction du regard et de son intensité.

Doit-il être tourné vers l’intérieur au risque d’une introspection vers un moi aussi insaisissable que variable, ou doit-on porter notre regard vers cet infini aussi total qu’indéfinissable ?

Face à ces deux abîmes n’y aurait-il pas quelques identités rassurantes qui nous permettent de faire ce va et viens entre notre être aussi minuscule qu’humain et le gigantesque tableau d’une métaphysique hors du temps.

Face à cette bifurcation, commence le véritable voyage qui est celui du Gnôthi seauton des grecs : « Connais-toi toi-même », suivi de « et tu connaîtras les Dieux et le monde ».

Cette sentence confirme l’individu comme identifie à soi en son for intérieur, mais aussi aux dieux et au monde soit la totalité.

La grande question de la connaissance de soi ne peut donc se résoudre à un point de vue nombriliste et égotique. Ni même sur un plan purement administratif, car il suffirait de brandir notre carte d’identité pour nous définir.

 

Les frontières de la sagesse

 

Les rituels maçonniques offrent des solutions symboliques opérantes pour y voir clair.

Tout d’abord, nous citerons le bandeau et le voile qui nous obligent à prendre conscience de l’effort de nos sens à accomplir pour percevoir puis recevoir la lumière.

La lumière pour être reçue suppose que les fondations du maçon soient d’équerre ; c’est à ce moment que le maçon doit se voir dans un miroir. Il ne s’agit pas de percevoir une exacte vérité sur soi, car il n’y en a pas. Le miroir ne reflète qu’une image inversée de notre apparence qui n’est pas celle que nous projetons aux autres, ce qui implique que nous sommes incapables à priori de nous reconnaître et nous décrire autrement qui par l’idée rêvée que nous avons de nous même.

 

Ce « nous-mêmes » est donc un inconnu et dans le voyage intérieur que tout maçon doit entreprendre, il doit se garder d’atteindre ces profondeurs d’où l’on ne revient pas. Il est utile de s’interroger sur le sens et la profondeur du voyage intérieur.

 

L’introspection a ses limites et n’explique aucune totalité. Son seul but est d’essayer d’approfondir un moi tumultueux face a un « je » égotique et menteur et un soi en devenir. Le mûrissement de la graine en terre est une germination qui se nourrit de ses propres réserves avant de s’élancer vers le soleil. Plonger dans l’obscurité organique et onirique de notre intériorité n’est qu’un passage où il ne faut pas arrêter sa course.

Dans notre périple, la plongée dans l’obscurité suppose une remontée à la lumière c’est le grand cycle solaire attaché au phénomène microcosmique qui caractérise les petits mystères et les deux premiers degrés de la franc-maçonnerie.

Pour ne pas échouer dans notre descente suivie d’une remontée on s’attache aux outils et instruments du maçon opératif.

 

Ces outils nous enseignent que pour bâtir il faut établir un temple avec de bonnes fondations dans un sous-sol sain . Il faut donc creuser et aller à la rencontre de quelques forces infernales avec lesquelles on évitera de se mesurer en surestimant ses forces. Une fois le sol dur atteint, on peut placer les fondations. Il est inutile de creuser un puits sans fonds. Vaincre le Minotaure pour accéder à la lumière de notre centre implique ruse et méthode plutôt que force et impulsivité.

Toute recette maçonnique repose sur trois ingrédients qui tamisent nos pensées et nos actes :

- La sagesse en prenant de la distance,

- L’harmonie qui nous fait choisir ce qui est beau 

 -La force pour achever l’œuvre d’une vie.

Apprenti ou compagnon nous ne sommes pas de taille à batailler en enfer, notre ambition n’est pas de rester enterré sous les fondations du temple. Un jour viendra ou nous tenterons peut-être cette exploration avec les moyens d’action adéquats, mais il n’est pas l’heure.

 

Le retour pour construire

 

« Le chemin pour monter est le chemin pour descendre », disait Dosithée le troglodyte gnostique. Par définition tout voyage est une voie, et il existe plusieurs voies d’action qui ne reposent pas toutes par un voyage en forme de périple physique.

 

Ce voyage intérieur serait une sorte d’exil des profondeurs vers la pierre cachée VITRIOL pour les FM qui devient un mot pour le passage pour le retour. On revient riche de l’expérience et parfois de la révélation soit les deux ingrédients de la connaissance.

 

Notre vocation dans la voie initiatique de l’art royal est d’élever des temples à la vertu et plus encore notre temple intérieur. Ce temple bâti dans notre intériorité va investir la part incertaine et changeante d’un moi indomptable pour ouvrir le chemin à la lumière venue d’en haut. Le temple de Salomon accueille la divinité, c’est sa véritable fonction, être la maison de Dieu, donc le temple intérieur fait briller cette lumière dite intérieure qui est en relation avec la lumière d’en haut. Il faut prendre conscience du lien ontologique qui relie l’intérieur de soi et l’extérieur à soi.

Comme l’échelle de Jacob, il y a un sens ascendant et descendant dans la connaissance de soi. Le soi sans finalité haute nous renvoie inéluctablement à une animalité.

Ainsi la descente en notre intériorité ne poursuit pas le but psychanalytique d’une analyse qui tourne sur elle-même sans fin, ni d’ailleurs une quelconque finalité philosophique dont on connaît l’incapacité à répondre aux questions.

Il s’agit pour nous de faire une place à la lumière dans l’intérieur de notre être pour mieux l’éclairer, ou pour certains de réactiver la parcelle divine qui est en chacun de nous.

 

Pour toucher les limites inférieures du Gnôthi seauton, et démontrer qu’il peut être une maladie de l’être enfermé sous les fondations du temple. Je vais tenter d’en faire une revue objective en tachant à chaque fois qu’il est possible de donner la voie maçonnique comme une alternative fondée sur le sens transcendant de l’initiation. En définitive, le voyage en soi consiste à trouver la roche dure et stable pour établir les fondations de notre temple intérieur, en aucun cas il s’agit de creuser un puits sans fonds ni fondement.

C’est cet incapacité à définir le but du voyage qui a égaré nombre de candidats à la connaissance initiatique et leur à fait quitter nos colonnes.

 

 

 

 

Le miroir de Delphes.

 

Le Gnôthi sauton est né il y a 2500 ans à Delphes et nous fait naître détaché d’une soumission à la croyance obéissante en un soleil tout puissant. Soudain on pouvait se tourner vers l’individu et le considérer pour lui-même. L’individu[2] avait une personnalité, une puissance, des pensées et des questions qui portaient sur « lui-même[3] » et non plus uniquement sur les cycles solaires et célestes. Cette libération de l’individu fut mal comprise et l’a conduit à bien des errements.

Soudain l’homme réalise qu’il peut investir sa propre caverne intérieure, celle de ses pensées de ses finalités et du sens de son existence. Ce questionnement se détachait pour un temps du grand tout dans lequel il s’assimilait jusqu’alors. Si jusqu'à présent il n’était qu’un objet vivant et bientôt mort dans le paysage de l’univers, il prenait conscience de sa conscience et de sa pensée comme force motrice d’un monde qu’il pouvait façonner à son image. Cette image était aussi celle qu’il se faisait de lui-même et devenu bâtisseur il devait naturellement bâtir le monde comme un démiurge. Comme démiurge il s’attribua les attributs du créateur et s’éloigna plus encore du centre qu’il voulait découvrir. Cette erreur fonda les doctrines gnostiques et la théorie de la chute et du corps prison de l’esprit.

Le mythe de la tour de Babel nous a bien appris la leçon qu’on ne pouvait pas se mesurer à Dieu[4]

L’homme retourna alors, dépité, au bord de lui-même, à cette frontière première entre le dehors et le dedans, entre le ventre maternel et les grands espaces. Dans ce repli, piteusement il tenta à nouveau de conquérir cette fois-ci une intériorité bien tranquille, qu’il croyait bien à lui, hors d’attente d’une intervention divine.

Il descendit dans cette grotte, mais il faisait noir et n’avait pas encore appris la lumière. Cette méconnaissance lui fit rencontrer un autre lui-même qu’il ne put reconnaître comme tel, et incapable de discernement pris par la peur ancestrale de « l’autre », il le tua[5].

Ce meurtre eut pour effet qu’il s’installa en lui-même comme dans un pays conquis. Comme naguère dans les grandes étendues apparemment vierges de toutes habitations, il chassa le gibier puis il mit en coupes réglées ces grands espaces qu’il mesura comme un géomètre. Il chassait et cultivait dans la pénombre, les terres n’étaient pas riches, mais apparemment sans dieu ni maître. Enfoncé dans la pénombre et engourdi par le froid, il se rappela qu’il y avait aussi un monde de lumière, tout là-haut. Il eut envie de réchauffer sa peau à la tiédeur du soleil, il eut envie d’entendre le printemps chanter dans ses oreilles.

Il y avait une forte pente pour sortir de la caverne, il n’arrivait pas à la franchir. Il fallait être deux pour y arriver. Il était seul et enfermé en lui-même. Libre loin du regard de dieu, seul et perdu dans sa propre pénombre telle était sa situation.

Il se rappela le moment ou il avait tué son autre moi qui finalement était aussi son hôte. Cet hôte était donc son frère.

Esseulé par son orgueil meurtrier, emprisonné en lui-même il ne retrouva le chemin de la lumière que lorsqu’il fut réveillé par son psychanalyste qui lui réclamait ses honoraires…

 

Cette fable pour expliquer qu’à l’intérieur de nous même il est possible que nous ne soyons pas chez nous. Quand nous nous y aventurons, il faut ménager cet autre nous même qui y réside et s’arranger avec lui pour en sortir indemne.

Il n’y a pas de vrai miroir pour nous aider pas plus que d’Oracle fiable pour nous prédire. Tout miroir inverse notre image de droite pour gauche[6], et l’Oracle a un langage inaccessible à l’apprenti et au compagnon.

Se ménager pour exister n’implique pas un renoncement à se connaître[7]. L’ignorance de notre intériorité interdit toute progression initiatique. Il faut simplement pour entrer en soi user de la bonne méthode et ne pas se prendre pour un apprenti sorcier. C’est ici qu’intervient de manière fort efficace la méthode maçonnique qui enseigne le bon usage des outils et que nous avons déjà longuement développée[8].

 

L’introspection n’est pas une fin en soi. C’est juste un passage considéré comme un exercice difficile où il est tentant de se mentir, une étape du voyage en somme.

Le voyage intérieur ne doit pas être sans retour, c’est donc un périple autour de son propre centre, une boucle descendante puis montante.

 

Peut-on être soi-même le seul sujet d’étude ? Quels moyens symboliques nous fournit la franc-maçonnerie ?

 

Faut-il rappeler que depuis la nuit des temps nous chassons en tribus et cultivons en collectivité. L’individu est donc une notion récente.

L’observateur et l’observé ne sont a priori qu’une seule et même personne ; il n’y a aucune distance entre eux et l’intérieur est sans lumière.

De l’autre nous ne percevons que notre propre écho déformé.

Cette déformation nous oblige à mentir pour donner plus de corps à cette image flouée. Tel Narcisse nous ne résistons pas à notre image quitte à la travestir pour nous autoséduire.

 

Avec quel instrument faut-il voyager ?

 

Il faut donc pour intervenir dans notre caverne intérieure et s’appuyant sur une aide qui nous permettre de descendre et de remonter à la surface et même plus haut encore vers le zénith.

La corde à nœuds pourrait nous y aider.

En effet elle exprime une solidarité fraternelle entre les maçons et la frontière entre le terrestre et le céleste, traduit les cycles et l’étendue de la manifestation. Ne peut-elle nous aider à remonter graduellement vers la lumière lorsque nous aurons trouvé la base de nos fondations ?

En ce sens la corde à 13 nœuds qui servait aux mesures de l’espace, devient une échelle qui sert à monter et à descendre. La corde à nœuds permet la mise en œuvre des plans tracés à la règle et au compas. Le compas s’appuie toujours sur un centre, ici intérieur qui est le but même de notre voyage.

Le compas traduit la gradualité de la corde à nœuds par son ouverture d’angle progressive signifiant le niveau de conscience et d’éveil et le changement de plan par la superposition et l’entrelacement successif du compas et de l’équerre. La superposition indique un dessus et un dessous et évidemment un plan intermédiaire sur lequel s’échoue l’écume du quotidien et des apparences. En loge ce plan intermédiaire est représenté par le pavé mosaïque.

Lorsque nous descendons en nous, la corde à nœuds forme une boucle descendante et nous partons découvrir l’esprit sous la matière comme le compas sous l’équerre.

C’est ici le secret symbolique du périple autour du centre intime.

Nous avons l’instrument pour notre descente, il nous faut maintenant trouver de l’aide pour garantir notre retour et la méthode.

 

Qui peut donc nous aider dans ce voyage intérieur ?

 

Les candidats sont nombreux, la pythie de Delphes fut la première à s’intéresser à nous, mais son langage ésotérique était incompréhensible et inaccessible, comme est pittoresque celui de nos diseuses de bonne aventure, divinatoire celui de nos marabouts,  consensuel celui des gourous new-âges et autres sectaires.

Cette aide doit être sincère et profonde par sa nature particulière et fraternelle et désintéressée. Nous allons rencontrer cet autre nous même qui n’est autre que notre frère jumeau. En plus d’une méthode et de bons outils, il nous faut une échelle avec des barreaux qui organise la descente et la remontée graduelle. Il nous faut aussi une lumière pour voir et reconnaître cet autre nous- même dans les replis obscurs de la terre.

Les frères, les grades ou degrés et la lumière et les outils sont l’apanage de cette société initiatique appelé franc-maçonnerie.

Cet autre nous-mêmes est le frère oublié qui a les mêmes rands grades et qualité que les autres Frères de la loge.

 

La franc-maçonnerie nous fournit les éléments de base pour explorer notre intériorité sans tomber dans une aventure narcissique ou psychanalytique. Nous ne sommes plus seuls face à nous même nous avons le recul de la collectivité des anciens, les outils symboliques et l’épée flamboyante. Nous pouvons entreprendre cette aventure en confiance. Nous allons tenter de sortir de nous même pour nous contempler. L’analogie est le meilleur système pour nous contempler.

Rappelons que nous sommes appelés à tailler une pierre qui est brute et rugueuse, puis une fois taillée nous devons plonger au cœur de cette pierre pour en découvrir le centre absolu, où peut être réside l’esprit.

Nous retrouvons les trois phases :

-  Appréhender la pierre en la travaillant,

-  S’identifier à la pierre en la formant,

- Devenir la pierre qui devient l’image de notre intériorité par l’esprit.

L’esprit au cœur de la pierre fait lien avec le cœur du vivant.

Le travail que nous fournissons sur la matière nous identifie aussi sûrement que les marques des maçons opératifs sur la pierre finie. Voilà en vérité le seul miroir fiable qui n’inverse pas notre image. C’est le miroir de notre tradition artisanale, fondement de l’art royal et voie d’accès à tous les centres.

C’est un exercice qui peut se dupliquer à différents niveaux, ce qui est la base de toute métaphysique. Chaque niveau à un centre ou un cœur jusqu’au grand tout.

 

La franc-maçonnerie héritière des opératifs appelle à la réalisation « opérante » c'est-à-dire que l’acte et la pensée doivent concorder. C’est ici la grande force de l’initiation dans la voie artisanale, elle se veut opérante à l’intérieur comme à l’extérieur.

 

Trouver ce fameux lien entre l’intérieur et l’extérieur est un exercice difficile, mais gratifiant. Il permettra par les mêmes moyens de mettre en relation le microcosme et le macrocosme et plus simplement de faire le chemin qui sépare l’individu de son centre et du centre des centres[9].

 

Le chemin en question est long, il n’est rien d’autre que le rayon contenu entre les deux branches du compas et qui part d’un centre ontologique rayonnant ou flamboyant vers un endroit d’une circonférence où notre monde se tient. On le voit, la géométrie nous assigne une place sur la circonférence, à la frontière entre le dedans et le dehors.

 

Cette frontière est une porte qui donne d’un côté sur notre monde manifesté et de l’autre sur la lumière ordonnatrice[10].

 

À ce stade de compréhension, il faut retenir que la fameuse connaissance initiatique se résout par notre capacité à prendre conscience (par l’ouverture de notre compas) de l’identité entre le point originel et le point de la circonférence que nous sommes, par le parcours et l’étendue du rayon. Le rayon géométrique et flamboyant symbolise la connaissance.

 

Nous sommes le parcours que nous réalisons.

 

Nos actes nous définissent comme une signature sociale, nous sommes donc ce que nous faisons, du moins sous l’angle des apparences. C’est ici une première base pour définir la topographie de notre intériorité. Nos réalisations sont la partie émergée de l’iceberg. Certains pensent que l’acte n’est parfois qu’apparence et que nous devons nous en méfier des faussaires. Il y aurait donc tromperie.

Nous voulons apparaître sous un jour idéal à la société qui nous juge et nous qualifie. Nous maquillons donc notre « Etreté » derrière des conventions et des faux semblants. Nous nous cachons alors derrière un masque social. Ce masque[11] ou ce voile devient initiatique lorsque nous l’enlevons. Il signifie notre incapacité à voir.

 

La réalité de ce que nous sommes est donc différente de l’apparence, tout en étant relative à l’observant lui-même qui est renvoyé à son propre mensonge. Pour voir l’autre aussi bien que nous même, il faut avoir en commun l’expérience initiatique. On comprend alors l’intérêt à suivre un parcours maçonnique dans une collectivité d’initié, qui par l’expérience acquise va marginaliser le risque d’erreur d’orientation dans notre voyage.

Si l’objection du mensonge à soi doit être prise en compte, il ne faut pas désespérer de l’effectivité de l’acte lui-même. Même s’il se réalise sous couvert d’un faux semblant social, il est possible que notre intériorité se convertisse après confession à l’œuvre réalisée, à condition qu’il s’agisse véritablement d’une Œuvre, à savoir un travail de perfection de l’âme.

 

Le tailleur de pierre finit par être la pierre elle-même, et c’est sur ce principe mimétique que nous devrions tendre, vers la concordance entre notre intériorité et nos réalisations ouvrières. « L’Œuvrier » ne rends pas la pierre plus rugueuse, il la taille, la polie et la lisse. Muni du maillet et du ciseau, il cherche la perfection du geste dans la communion de l’esprit et de la matière[12].

 

Quand est-il de cette part sombre qui réside dans notre boite à os ?

 

Toute cette part inavouable à la société constitue plus encore le fondement de notre intériorité, nos réalisations sont des contributions au lien social et à la reconnaissance d’autrui.

Dans notre voyage intérieur, il faudra tenter de s’attarder sur la dichotomie des vices et des vertus, car nous sommes venus en franc-maçonnerie pour faire des tombeaux aux vices et des temples à la vertu. C’est le concept de perfection morale et d’éthique qui prend le dessus.

L’option maçonnique opérative repose sur l’écho intérieur de la réalisation extérieure. Le maçon tailleur de pierre devenait lui-même une des pierres de la cathédrale, et la cathédrale entrait en lui. De même, le maçon spéculatif sculpte son intériorité au fur et à mesure de ses réalisations, c’est un va et viens permanent. Les réalisations qui sont les siennes sont parfois spéculatives et expriment son intériorité sous la forme de planches. La vérité de ce travail se retrouve dans le comportement social du maçon qui en fonction de son état d’avancement dans la sculpture du soi, va rayonner et influencer son entourage.

Notre voyage aboutit ainsi à la mise en relation entre l’être et l’agir.

 

 

De l’acte à la parole.

 

La réalisation matérielle ne permet pas toujours d’expurger de tous les vices, les continents de notre intériorité. Il faut pour cela entrer en dialogue avec cette autre, celui de l’intérieur. C’est donc la parole qui prend le relais du travail sur la matière brute.

La franc-maçonnerie fait une grande place à la parole au niveau de la transmission. Cette transmission se fait discrètement et symboliquement de bouche à oreille, un peu comme une confession. Les mots choisis[13] sont alors aussi opérants que la taille de la pierre elle-même.

 

Les mots sont des remèdes aux maux. Ils apaisent l’âme et soignent les conflits intérieurs comme extérieurs. Les mots ne sont pas uniquement la médecine de l’âme, ils entraînent celui qui les prononce comme celui qui les entend dans une réalisation conceptuelle. L’idée précède la réalisation et la transformation de soi. L’idée et l’image portée par les mots deviennent l’expression d’une volonté. Cette volonté est une action par définition ou un début de réalisation, qu’elle se situe dans notre intériorité ou au grand jour social.

La parole soigne et transmet, elle est une condition suspensive à la vie humaine qui s’impose face à l’animal qui est en nous.

 

La franc-maçonnerie propose de puiser dans les livres dits sacrés toute la sagesse nécessaire à l’exploration de soi. Elle nous dit que l’apprenti est dans l’imitation du maître avec lequel il va forger son tour de main.

Entre les grands textes et l’exemple des anciens, l’apprenti sécurise son « connais-toi toi-même », il n’est pas livré à l’errance solitaire.

Nous apprenons par l’imitation silencieuse et par l’exemple puis par le discours après avoir épelé, mais la parole devra être validée par la réalisation qu’elle soit extérieure et matérielle (le miroir) ou intérieure et intime. Faire ce lien implique un voyage de l’esprit, en dessous et au-dessus du plan courant, puis de bâtir notre Œuvre. C’est ce qu’on appelle la réalisation de soi.

 

Finalement le maçon ne sera que ce qu’il fera de lui dans ses voyages et sa rencontre avec lui-même. L’exercice de la planche et du morceau d’architecture implique les trois conditions préalables à la parole opérante : La méditation sur les livres de Sagesse, la mesure de soi dans un honnête examen de conscience, et l’écriture en tant que réalisation opérative structurée et pensée.

 

C’est ainsi que le franc-maçon rend sa réflexion opérante, par sa parole qui devient agissante et par des actes qui lui ressemblent.

E.°.R.°.

 

 



[1] De la signature des choses en 1622.

[2] À un certain point de vue on peut estimer que la notion de démiurge est liée aux prémisses de l’individualité et de sa puissance agissante dans un périmètre donné.

[3] Ce « lui-même » associé à la puissance naissante de l’individu à pu introduire la linéarité du temps et la sortie des cycles en passant de la matérialité corporelle à l’immatérialité spirituelle, seule façon d’échapper à la mort.

[4] Nous explorons cette notion dans RDM1 : « Le pavé mosaïque face à la tour de Babel »

[5] Le meurtre du frère ce double est un principe récurant dans la mythologie et dans les religions. Abel et Caïn, Remus et Romulus, sont des exemples « frappants » à différents niveaux.

[6] L’inversion de l’image profane explique aussi bien la présence que l’absence du miroir dans les rites initiatiques maçonniques. Pour son inversion horizontale de l’image de soi, il n’est pas prescrit au REP. Suivant les rites l’inversion horizontale prévaut, jusqu’aux colonnes ce qui peut créer une confusion certaine.

[7]Au REP lors de l’introduction de l’impétrant, il lui est demandé :

Le Vénérable — Nous ne pouvons pas vous admettre témérairement parmi nous sans avoir pris des renseignements sur votre moralité et les principes qui ont jusqu’ici guidés votre existence. Quelles garanties nous donnez vous de votre discrétion et de la droiture de vos intentions ? Et surtout qui vous a renseigné sur ce lieu ?

Le Profane - (doit se réclamer d’un membre de la Loge qui sera son parrain)

Tous les Frères - Nous ne le connaissons pas !!!

Le Vénérable - Monsieur, votre démarche nous parait bien hasardeuse ! Et surtout bien suspecte. Nous avons lieu de croire que vous n’êtes venu ici que pour surprendre nos secrets et d’en faire ensuite un objet de dérision. Pour suppléer au défaut de garanties que vous n’êtes pas en état de nous donner, nous pouvons nous assurer de vos principes et sonder les replis de votre coeur par des épreuves physiques et morales violentes auxquelles nous allons vous soumettre. C’est pourquoi, Monsieur, persistez-vous toujours, et vous sentez vous la force de résister à ces épreuves que l’on vous prépare. ???

Sonder les replis du cœur et de soi consiste au-delà de l’épreuve des éléments à préparer l’impétrant pour une plongée en soi. Quant au parrain nous ne le connaissons plus sous sons apparence profane car il a entamé son chemin initiatique qui le transforme intérieurement peu à peu.

 

[8] Pour compléter, voir RDM 2 « La méthode maçonnique ou l’entrée en la matière » P 52 et « L’ennéade des outils » P 64.

[9] Pour aller plus loin sur le centre des centres, voir RDM 3 « Développement cosmogonique du centre » P 135.

[10] La lumière ordonne le chaos précédant le temps des cycles « Ordo ab chaos ».

[11] Bien plus que le jeu des masques de la tragédie grecque, le masque à certains rites, offre une puissance symbolique peu égalée. Voir « Le Hoodwink » RDM 1 P81

[12] Ici, comme dans la totalité de ce travail, il y a un rapport d’équivalence entre l’esprit et l’essence et entre le corps et la matière. S’agissant de l’individu qui se cherche nous avons choisi la tripartition du cops de l’âme et de l’esprit, car nous pensons que l’âme à quelque lien avec l’essence. L’esprit est une sous partie de l’essence.

[13] Voir « Les mots semences » RDM 1 P 78 et « Perfection et reconquête du langage initiatique » RDM 3 P 57 à 70.

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Published by écossaisdesaintjean - dans MORCEAUX D'ARCHITECTURE

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    « Le voile est levé… » Depuis plusieurs années, j’officie en tant que F :. M :. des C :., au sein d’autres ateliers de la GLSREP. Il y a deux moments de la cérémonie qui sont pour moi particulièrement marquants et puissants : c’est lorsque d’une manière...
  • L'acclamation écossaise - deuxième partie
    L’acclamation écossaise : Sémiotique élargie de la geste acclamative commune : Dans la suite de notre première partie, il convient d’entrevoir dans l’acclamation écossaise autre chose qu’un mot à traduire. Nous tenterons d'élargir notre champ exploratoire....
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    L’acclamation écossaise : Le souffle clanique et l’essence en partage Bien des auteurs maçonniques ont écrit sur la signification de l’acclamation écossaise et ses différentes variantes. Leur démarche était de rechercher un sens lié à l’origine étymologique...
  • Le Centre, l'Agarttha.
    L’Agarttha ou le centre du monde Du Centre et des centres : Si les mythes sont éternels, c’est qu’ils fondent une réalité « cachée ». Cette réalité cachée que nous cherchons dans le monde n’est nulle part ailleurs que dans les tréfonds de notre conscience,...
  • L'apport de Guenon à la demarche du franc-maçon
    « APPORT DE L' ŒUVRE DE RENÉ GUÉNON DANS LA DÉMARCHE DU FRANC-MAÇON » suivi de "CONTRIBUTION A LA VIE ET A L’ŒUVRE DE RENÉ GUENON" "Permettez-moi d’offrir ce travail de recherche à celui qui m’a aidé à découvrir René Guénon, au TVF Cl.°. Grel.°.". D’aucuns...
  • La Voûte Etoilée
    La Voûte Étoilée (...) Ainsi, l’une de nos premières tâches au sein de notre Temple, fut de construire la Voûte et, avec le recul, le début de beaucoup d’interrogations fussent-elles conscientes ou inconscientes. Plusieurs possibilités s’offraient à nous,...
  • Le Cabinet de Reflexion
    Le décorum du Cabinet de Réflexion Seule et immobile, l’ambiance est alors propice à l’introspection. Ce cabinet, qui se trouve sous terre et dans une semi-obscurité, représente un caveau dans lequel va mourir le vieil homme et, de par la présence de...
  • La symbolique des outils de l'Apprenti
    Approche symbolique des outils de l’Apprenti « J’aime penser que le chemin parcouru compte plus que les buts à atteindre ». C’est la raison pour laquelle j’ai décidé, pour commencer ce travail, de me replonger quelque peu en arrière dans le cheminement...