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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 22:36

Nous avons conclu dans les deux articles précédents au caractère non initiatique du rituel de passage de la ligne équatoriale.  

Nous commenterons les quelques rithèmes insuffisamment développés dans ce rite pour le rendre initiatique.  

 

Un rituel limité.

La ligne impose une limite que l'on franchit ou pas.

Ici le dépassement se fait dans la soumission qui démontre la "valeur" et la "discipline" du Neo.

La perte de sens d’orientation et la perte de valeur sont mises en scène et contrôlées dans un vieux rituel de la Royale. Il nous rappelle certains épisodes et épreuves préalables à l’initiation maçonnique. En Franc-maçonnerie le franchissement de la porte basse et les circonvolutions les yeux bandés, participent de la perte des anciens repères profanes. Il y a cependant une différence fondamentale entre le passage de la ligne et l’initiation maçonnique : en franc-maçonnerie nous avons un contenu initiatique structuré et graduel sous l’égide de la lumière qui s’oppose au rituel de la ligne. La graduation "chevalier de la mer" et "dignitaire des océans" correspond à des passages supplementaires de la ligne sans enseignement spécifique. Le rituel de la Royale implique un état d’humanisation inversé comme principe et aboutissement. C’est un rituel de formatage tribal, de calibrage et d’agrégation au groupe, ce n’est qu’un rite de passage nécessaire à l’unité combattante.

 

  passage ligne

 

(Le rithème du chaudron ou de la bassine n’est pas sans rappeler les fonds baptismaux. On remarquera l’humour du graveur dans cette illustration : le baptême se fait par le fondement et non pas par le chef ce qui démontre à nouveau l’inversion du sens, voir son caractère rétrograde sur le plan de l’humanisation).

 

Le rite de la ligne ne va pas jusqu'à l’initiation, mais la prépare comme l’épreuve du cabinet de réflexion le fait en Franc-Maçonnerie. Par comparaison nous pouvons avancer que le rituel de la ligne s’arrête au dénudement du genou et de l’épaule et ne va pas jusqu'à la lumière. Il n’y a pas la reconquête des états inférieurs suivi de la recomposition élémentaire de l’être jusqu'à la métamorphose du regard par la lumière. Ce n’est donc pas un rituel initiatique, mais un rite de passage au sens propre comme au sens symbolique.

 

Cette limitation dans l’ambition spirituelle de ce rite de passage s’explique par la connaissance d’un seul élément : l’eau. Alors que la franc-maçonnerie s’appuie sur la totalité élémentaire(terre,eau,air,feu) et sa quintessence.

 

L’initiation est toujours graduelle et permet le passage dans un état supérieur débarrassé des scories.

Elle correspondrait pour le marin à l’accès aux grades au combat par le sang versé. Ici l’eau salée devait avoir pour « essence » le sang.

En vérité l’élément eau et sel deviendrait sang du véritable chevalier de la ligne. Rien dans le rituel ne le fait apparaître. À défaut de lumière, et s’agissant de chevalerie, le Néo aurait pu intégrer la notion de sacrifice pour le passage au-delà de la ligne. Le sacrifice est un élément initiatique fort, en maçonnerie comme en chevalerie. Ici, il n’y a pas de sacrifice, mais plus simplement un renoncement à l’individualité par la crainte mise en scène et l’épreuve avilissante. En effet plutôt que de privilégier le mime du sang versé, on badigeonne le Neo de pseudo nourriture avariée qui s’apparente à des excréments. Puis de divers produits gluants et collants à la peau comme à l’esprit.

 

Le baptême[1]   par l’annonciateur est une purification. Le baptiste annonce la suite en s’effaçant devant celui qui est plus grand que lui (l’évangéliste). Symboliquement le baptême par l’eau permet de passer d’un rivage à l’autre, ici d’un hémisphère à l’autre, passant de l’Ancien Monde au Nouveau Monde et de l’Ancien Testament au Nouveau Testament. Mais le rituel n’annonce aucune « Bonne nouvelle », ni aucune perspective en dehors du groupe. La purification par l’eau salée renvoie à l’univers clos du bateau et à ses règles implacables.

Le message d’Amour qui est repris par les principes de la Franc-maçonnerie dans les termes mystiques Foi Esperance et Charité, ou pour son aspect "extérieur" et fondateur "Sagesse Force et Harmonie" est dégénéré en Soumission, Intégration et Ordre. (Cette règle prévaut dans tous les bizutages). "Honneur-Patrie" et "Valeur-Discipline" sont inscrits  depuis l'Empire sur les cartouches des bâtiments de la Royale, confirmant les valeurs chevaleresques et intégratives ainsi que et l'idéal commun. Mais ici le cartouche "Honneur -Patrie" a disparu de l'horizon, reste "Valeur - Discipline" à bord.

Le rituel ne met pas en avant l’aspect "lumineux" du changement d’étoile ou de pôle. Nous expliquons cette absence comme une perte de vue de l’horizon terrestre. Cet adombrement de l’humain confine ce rite au passage vers l’inférieur des possibilités humaines. Il n’offre aucun élargissement ou libération de l’esprit. Il ne forge aucun "idéal" de type chevaleresque. Il se résume à un conditionnement. 

La condition de marin est confortée dans son élément de base (l’eau) sans ouverture à un nouveau Pôle ou Testament en dehors de l’Arche. Dans ce rituel nous restons dans les eaux d’en bas où flotte l’Arche du groupe.

(...) 

Aperçus compagnonniques et chevaleresques

On peut aussi voir dans le symbolisme du passage de la ligne équatoriale un triple symbole compagnonnique inversé avec des développements pseudo-chevaleresque :

 

1)       Celui de l’émancipation du compagnon par le pas de côté qui le fait sortir de la « ligne rectiligne » de l’axe Est Ouest. Cette ligne dont s’affranchit le compagnon est strictement d’orientation Ouest-Est, ce qui est aussi la « ligne équatoriale » dont il est ici question. Cette analogie troublante est donc de nature à qualifier cette tradition de la Royale comme un élément coutumier dérivé d’une véritable tradition initiatique primordiale que la franc-maçonnerie a su conserver depuis trois siècles sans l’expliquer vraiment sur un point de vue hémisphérique.

 

2)       Le deuxième point relève d’éléments compagnonniques : le voyage et plus précisément le périple est le propre du compagnon opératif. Le compagnon s’émancipe et va faire son tour de France, de même le marin ne craint plus une limite-frontière qu’il croit franchir dans son tour du monde.

 

3)       Se pose le problème de l’étoile. Le compagnon suit l’étoile flamboyante traditionnellement dessinée tête en haut, le chevalier des mers à vu l’étoile tête en bas au sens propre et corrélatif à l’hémisphère Sud,  suivant le principe de reflet inversé entre ce qui est en haut et en bas. Ces deux étoiles ont deux significations différentes. La première est « visible » et oriente la marche du compagnon ou du bateau, la seconde est souvent associée à la Venus comme étoile des Rois-mages qui va dans l’hémisphère Nord comme dans l’hémisphère Sud. La relation à la seconde est de fait relative à l'observateur et implique l’abandon de la polaire absolue.  Il existe une "sympathie" entre le mage et cette étoile. Cette sympathie relève des possibilités d’action de l’homme dans son environnement.(Comme du capitaine du navire qui abandonne la polaire pour sa propre étoile). Nous passons de l'absolu fixe, au relatif mobile. Donc l'étoile comme la lumière s'apprecie dans un domaine suprahumain fixe ou absolu et dans un domaine infrahumain relatif. 

 

4)       La gaffe de l’épreuve est la lance d’un chevalier non pas en quête, mais en capacité à passer « sous » la ligne. Avec une gaffe on attrape et on soulève en attirant à soi. Le néo ne transperce pas il soulève les replis de l'océan. Son Graal est la coupe hémisphérique dans laquelle il tombe, réceptacle de l’intériorité commune au groupe et lieu de la chute collective. C’est aussi le baptistère du fondement. Il se rend mettre du voyage dans le monde d’en bas.

(…)

 

 

Il convient d'aborder les potentialités non exploitées ou oubliées par ce rite.

   

 

   L’étoile et le chemin intérieur

Les voyages terrestres du compagnon et maritimes impliquent de tout temps la connaissance des étoiles pour s’orienter, et particulièrement la plus indispensable, celle du Nord, mais la véritable bonne étoile du pèlerin est Vénus et donc le pentagramme. Cette étoile « révèle » au voyageur sur chemin, sa véritable personnalité, elle implique la connaissance de soi et donc le voyage intérieur entre la Lune et le Soleil, la réflexion retro-centrée et l’action rayonnante. Nous verrons qu’il existe un lien direct et structurel entre l’étoile du Nord et la ligne équatoriale.

C’est l'étoile qui montre le chemin aux Rois Mages et accompagne chaque pèlerin sur le chemin et qui par extension populaire, fait que chaque être à sa bonne étoile. Cette bonne étoile est aussi la découverte que chacun d’entre nous possède une aptitude à découvrir une partie de lui-même qui se situe hors du monde matériel. C’est plus qu’une aventure psychanalytique, c’est une révélation céleste à soi. C’est donc une extension de l’aspect corporel dans un domaine plus éthérique. Cette extension à l’essence de soi, hors la matérialité, donnera à l’homme, selon certaines théories, cette fameuse relation extracorporelle avec le divin et ses intermédiaires. Cependant le rituel de la ligne dont nous avons lecture, n’offre pas un tel développement.

 

Repolarisation de l’individu et la révolution.

  Pour ce rituel de la ligne, nous aurions pu titrer « Dépolarisation de l’individu ».

Ainsi le voyage extérieur se traduit par analogie inversée, en un voyage intérieur.

C’est le secret du voyage initiatique qui aboutira à la connaissance de soi.

Le voyage devient alors labyrinthique : le pèlerin parcourt la lieue de Jérusalem au cœur des cathédrales pour en atteindre le centre, comme le navire tire des bords pour remonter au vent jusqu’à la source (le port d’attache).

Or nous constatons que le franchissement de la ligne équatoriale est matérialisé ici par le soulèvement d’un cordage flottant. On ne passe pas la ligne, on passe sous la ligne.

Passer sous quelque chose implique l’intériorisation matérielle de la Ligne (voir nos explications sur la gaffe).

Ce passage « en dessous » donne accès à un hémisphère inversé. Cette relation dans l’inversion des deux hémisphères est, symboliquement, une inversion des mondes. L’Occident et l’Orient s’en trouvent bouleversés et disparaissent avec la polaire.

On peut dire au moment du franchissement de la ligne que les marins ont littéralement « perdu le Nord ». Tout leur comportement ritualisé le démontre. Plus encore la disparition des rivages Orient/Occident fait disparaître tous les lieux saints et montagnes sacrés. Il n’y a plus d’Orient au sens maçonnique.

L’inversion des sens correspond à la tradition dramaturgique de la « fête des fous » appelée aussi « fêtes des innocents » le jour de la sainte Anne[2]   . Cette fête nous renvoie dans le moyen-âge gothique sommet  initiatique des loges opératives dont l’exercice pratique d’élévation spirituelle fut les cathédrales.  Avec la fête des fous, l’ordre établi se retrouve inversé, la critique de l’autorité est libérée et chacun pouvait se déguiser et défiler dans la cathédrale en se moquant du clergé[3]  .

Le charivari à bord se rapporte à une immersion et au passage sous la surface des eaux. Ceci explique une inversion des valeurs, une perte de la polaire et du sens hiérarchique. Le tout est vécu par l’équipage comme une catharsis des forces passionnelles et souterraines qui se font jour dans les lieux confinés ou retirés du monde connu. L’apparente révolution à bord serait une involution collective.

.

 passage-de-la-ligne-.jpg 220px-Miniature Fête des Fous  

 

(Charivari au XIVème siècle et  La nouvelle Loi à bord.  Dans les deux cas, la caricature et le déguisement marquent l’inversion de l’ordre établi.) 

 

De la fête des fous au passage de la ligne il y a bien des points communs :

 

Le fou révèle et caricature la nature humaine par le fondement. Par le mime et le rire, il évoque sans crainte l’inversion en tout.

La fête des fous au moyen âge dépasse le simple défoulement et évoque une autre hiérarchie et d’autres repères.

Il est caractéristique que le charivari à bord et la fête des fous servent la même étoile, qui n’est pas la polaire.

La fête des fous commence à la naissance du Christ et s’arrête à la découverte par les Rois-mages de l’enfant roi grâce à une étoile.

La naissance du Christ est un passage de la ligne symbolique : «  l’incarnation de l’Esprit saint » se déroule le 25 décembre (naissance du Christ) et dure jusqu'à sa reconnaissance par les 3 Rois Mages suivant l’étoile, le 6 janvier.

 

C’est le début du « comput » de l’ère chrétienne, le décompte est positif depuis, en revanche pour les années antérieures, le décompte est en valeur inversée précédé du signe moins. Ceci nous ramène symboliquement au point de basculement entre le plus et le moins (ou entre le haut et le bas...).

Nous avons dans ce rite maritime une « fête des fous »ou « fête des innocents neos », qui s’organise avant le passage en compte à rebours et après le passage en nouvelle ère pour le baptisé.

Nous retrouvons ce passage à la nouvelle ère dans la Pessah juive où la traversée de la mer Rouge  marque le passage de l’Égypte de l’esclavage à la terre promise. Les élus et les fils d’Israël ne peuvent avoir de perspectives hors du groupe. Il y a un changement de statut : les enfants d'Israël sont passés du statut d'esclaves à celui de fils d’Israël. La sortie d'Égypte est un rite de passage grâce au bâton de Moïse qui partage les eaux et ouvre d’Ouest en Est un passage au sec. Avant ce passage il n’y avait pas d'existence ni pour la collectivité ni pour l’individu, chacun était individuellement esclave en Égypte. On passe donc à une souveraineté individuelle qui s’abandonne à l’esclavage à une souveraineté collective dans la destinée. Il y a une forme de libération dans l’appartenance au groupe qui marche vers son monothéisme et son destin. Cependant le rituel de la ligne se réfère à l’intégration au groupe sous couvert d’un dieu païen. L’intégration au groupe s’accompagne donc d’une régression historique et symbolique.

Le comput fonctionne à l’envers. le Néo est plongé dans une valeur de temps négative associée à une régression.

 

De la liberté à l’appartenance par recentrage :

Sur un bateau il est trop dangereux de perdre le cap en laissant de simples matelots barrer le navire. Le Cap est conservé par ceux qui savent s’orienter sans la polaire.

Les néophytes subissent les épreuves pour apprendre de nouveaux repères plus spécifiques. Ils devront perdre leurs repères de l’Ancien Monde (Honneur et Patrie, perte de l'honneur porteur des valeurs hautes de l'individu, et le de Patrie avec ses valeurs constitutionnelles et légales qui protègent la liberté individuelle).

Délibérément on perd le Nord et l’autorité d’un Centre extérieur au navire (légalité continentale, Centre spirituel) pour intégrer un Centre plus restreint et plus confiné qui est celui de l’autorité à bord.

Ce qui est remis en cause ici c’est la qualité d’homme ne dépendant que du Nord.

Mais nous avons compris qu’il n’existait pas d’étoile fixe dans le ciel pour se substituer à celle du Nord. Il ne peut donc y avoir élévation céleste de l’esprit identique pour tous dans l’autorité d’une étoile. Le rituel ne montre aucune étoile, et le sextant fait le point sur la disparition de la polaire. Nous en déduisons que chacun risque de suivre sa bonne étoile, ce qui est un facteur d’anarchie qu'exprime le charivari à bord. Il va falloir établir un nouvel ordre.

 

Ce bizutage va réduire l’apparence de l’homme à une condition servile. C’est précisément une inversion du sens commun et une restriction de sentiment d’indépendance et d’individualité hors d’un tout réduit.

Par le truchement du « passage en dessous », l’humanisation s’en trouve remise en question comme une marche en arrière de l’humanité, faisant la distinction entre ceux qui ont subi et ce qui subissent. On revient à un système archaïque qui fait de l’Arche et de « l’Archè » une fin en soi oublieuse de l'individu multiple. On voudrait en effet que les individus soient réduits à un seul corps, probablement celui de la Génèse. La causalité première semble résider dans l’arche.

Je pense que la causalité première peut se retrouver dans l'arche de Noé, et les aspersions d'eau salée évoquent le déluge, mais il manque le retour de la colombe un rameau d'olivier dans son bec pour annoncer la nouvelle terre, et le mont Ararat n'est pas à l'horizon. 

arche-noe-colombe-dessin.jpg  (Le rituel ne la ligne enferme la perspective à l'équipage, la liberté promise par la colombe n'est pas de mise)

 

Bien entendu cette inféodation apparente est ressentie comme libératrice, car on fait partie enfin du groupe. C’est ici la seule issue possible, il n’y a aucun rivage visible à l’horizon. Ce groupe se substitue à l’individu dans l’élaboration de la pensée de chacun.

On peut voir dans ce rite le désir de mettre en avant le chemin parcouru entre l’état  individuel inadapté et l’état d’homme libéré dans un groupe. Ce nouveau marin raisonne désormais en membre d’équipage et non plus en individu. La nouvelle perception du collectif restreint au centre d’autorité du navire est corrélative de l’exploit du changement de monde. Cet exploit ainsi ritualisé devient une expérience marquante. 

Sur le navire devenu arche, le marin ne peut se détacher de l’équipage.

Cette découverte brise les protections et les limites de l’homme isolé. L’instinct grégaire trouve ici sa récompense que le rituel de passage conforte. Le franchissement de la ligne est alors vécu comme un véritable affranchissement, l’individu n’est  plus prisonnier de lui-même et de son ego. Insidieusement il échange son libre arbitre égotique qui peut être dangereux sur un navire, contre un passeport pour appartenir à la communauté des vrais marins. Enfin, il est dans une communauté d’expériences et d’égrégores partagés. C’est l’exemple typique du processus d’intégration selective que certains pourraient qualifier de sectaire. ( Ce que combattent les francs-maçons, est ce faux semblant de libération par inféodation du corps et de l'esprit).

Cette nouvelle situation de l’individu vis-à-vis du groupe et de son centre de commandement est cependant une garantie pour la fiabilité et la solidité du groupe en situation difficile ou de survie.

 

    Le paradoxe: Nouveau Monde, ancien Centre.

Nous avions déjà connu dans le monde maritime la découverte du franchissement de la ligne séparant l’Ancien Monde du Nouveau Monde par Christophe Colomb en 1492. Certes la ligne n’était par équatoriale, mais longitudinale. Ici le Nord n’était pas perdu, ce qui l’était, c’est le centre spirituel auquel on devait se référer. Désormais la référence de l’Ancien Monde disparu à tel point qu’à mi-chemin, au milieu de l’Atlantique, Christophe Colomb fit patienter son équipage par une énigme symbolique : Comment faire tenir un Œuf debout ?  On fit tenir debout un œuf en écrasant l’un de ses pôles, tout un symbole quand on sait qu’il pouvait s’agir pour l’époque de l’œuf du monde. L’un des mondes, l'inferieur, serait contraint et écrasé par l’autre considéré comme supérieur.

Le Centre ou Pôle spirituel des marins était Jérusalem et Rome. Sur ce nouveau continent plutôt que de découvrir un nouveau Centre, on décidât de l’imposer par la force, ce qui explique l’attitude inconsciente des conquistadores.

 Les conquistadores, venus pour l’or, ont fait une croisade inversée et n’ont libéré aucun lieu saint. L’inversion consistant ici, en l’asservissement des âmes et la quête d’un or matériel et sanglant. On choisit d’imposer un pôle spirituel autre et donc un  nouvel ordre établi , de l’Ancien Monde dans un Nouveau Monde.

Inadéquation du Centre spirituel implique la mise en servitude d’une civilisation. Cette mise en servitude est le sort réservé aux indigènes colonisés comme aux jeunes matelots « Neos ».

Les indigènes comme les Néos devaient s’adapter ou disparaître.

ColombNouveauMonde.jpg  (Colomb impose par l'érection de la croix, un Centre spirituel dans le Nouveau Monde)

 

Les nouveaux repères et Nouvelle Loi

La perte du Pôle ou du Centre Spirituel implique une perte des repères et une perte du bon sens. De cette perte naît une expérience collective et individuelle, que l’on subi ou que l’on fait subir et que l’on réanime à chaque passage de ligne. Ceci peut être vécu comme une libération ou comme un déchirement.

C’est dans tous les cas la découverte d'un monde inconnu, qui remet en question les valeurs établies. Il s’en suit une confrontation entre deux systèmes légaux et deux Centres spirituels.

Ceci aboutira à la grande controverse de Valladolid où notre bon clergé ibérique, sous la houlette de Charles Quint, s’interrogea longuement sur la manière d’imposer à un peuple innocent (aussi innocents que les Neos ), dotés d’une conscience collective structurée et centralisée, des règles soi-disant civilisatrices.

On retrouvera la récurrence du problème confrontant : Nouveau continent /humanisation / ancien Centre, dans l’attitude des colons australiens en regard des peuples autochtones, ou des colons blancs en Afrique du Sud. On glissera de l’esclavage aboli par les Anglais en 1833 à l’apartheid aboli en 1991, etc. A chaque fois se pose la question de l'hégémonie d'un centre spirituel et légal sur l'autre.

Dans la microsociété du Navire, il n’y a pas esclavage, mais il y a confrontation entre les repères des néophytes et ceux des marins aguerris ou plus précisément « amarinés » du Sud  ou « au parfum[4]   » du Sud.

 

Au bout du voyage, au-delà de la limite du connu, c’est l’inconnu que l’on rencontre qui s’agisse d’un Nouveau continent, ou d’une autre humanité, et plus encore la découverte d’un continent intérieur ou d’un autre soi-même. Curieusement, le nombre et le collectif se retrouvent parfaitement hébergés dans l’individu grégaire. C’est ce que l’on appelle « l’esprit de corps » propre au groupe de combat, ou aux organisations corporatistes ou initiatiques. C’est grâce à cet égrégore que les plus grands combats démocratiques furent menés. Mais la version noire de ces égrégores produisit les pires atrocités pour l’humanité. Il faut être prudent sur cette notion.

Nous reconnaissons l’importance de cet esprit de corps dans les rites profanes ou initiatiques.    

L’infériorité numérique du groupe se compensait au combat par la détermination provoquée et entretenue par l’égrégore. L’homme ne s’appartient plus il appartient au groupe et à ses frères d’armes. On entendait dans les combats d’antan l’appel aux ancêtres pour venir combattre en esprit au côté des soldats. L’appel de cette nature s’appuie sur l’égrégore. Le cri d'arme du chevalier entrant dans la mêlée est de même nature.

La vaillance, le courage et le détachement sont symptomatiques de l’emprise de l’égrégore...

 

 L'épreuve de la Chute 

Une autre question est posée par le rite de la ligne ;

La ligne, nous la comprenons comme une limite entre la demi-sphère supérieure et la demi-sphère inférieure.

L’Iliade et l’Odyssée et Héraclès nous ont fait connaître les colonnes d’Hercules au-delà desquelles le monde chutait dans l’abîme. Les anciennes cartes maritimes attestent de cette idée de chute ou de terra incognita.

La chute et l’abîme sont associés à l’inconnu, et parfois aux enfers. Depuis Déméter et Perséphone, nous savons qu’il est possible à l’initié de descendre dans l’inconnu au plus profond de soi et d’en remonter en respectant certaines conditions.

On n’est jamais sûr de pouvoir passer la ligne, il y a toujours un Sphinx pour tuiler Œdipe, un cerbère pour garder la frontière. Le passage est associé à l’épreuve de la descente.

abime.jpgchutes-.jpg 

 ( La limite exterienre d'un monde connu rejoint l'abime de nos pensées et de notre representation mentale. Cet au-delà reste à decouvrir, l'équipage doit se preparer à faire face.) 

L’abîme et la limite

Franchir la ligne, c’est donc  « tomber » littéralement dans la limite. Je dis tomber dans la limite, car l’homme ne peut aller plus loin que son imagination le porte. (Il reconnaît cette impossibilité dans ce rite en passant sous la ligne). La limite de l’homme sera toujours la ligne-frontière de sa représentation mentale. C’est pour cela que certains philosophes affirment que Dieu n’existe que si l’homme est là pour le concevoir sur l’écran de son imagination.

Ainsi le cartographe et le géomètre s’entendent pour mesurer la planète. Ils contiennent et dessinent le monde à l’intérieur d’une cage faite d’abscisses et d’ordonnées, de latitudes et de longitudes. Ainsi nous vivons « sous » telle ou telle latitude. Notre monde est issu pour partie de la tutelle géométrique et n’autorise pas la vision de l’inconnaissable ou de l’innommable.

Tomber dans la limite, sans pouvoir aller au-delà c’est ce que nous faisons dans le rêve. C’est la porte d’accès aux autres mondes qui habillent et protège notre idéal d’existence.

Ainsi La limite est du domaine de l’homme : elle s’y associe en tant que quantité en tendant vers l’infini sans jamais l’atteindre vraiment, condamnant l’homme à sa condition terrestre. C’est la représentation de l’homme en croix dans le pentagramme, ou la tête ne touche pas le sommet de l’étoile.

Franchir la limite, ou plus précisément s’affranchir de la limite n’est pas possible dans le domaine numérique et quantitatif, ce n’est possible que dans le domaine qualitatif.

C’est alors le « hors limite » dépassant les contingences, qui permettrait d’affleurer l’infini. Nous serions alors dans le domaine des grands mystères rendant l’homme égal du tout.

L’homme se cofondant avec l’infini se superpose à la totalité. C’est dans ce dernier cas la représentation suivante : l’homme inscrit dans le pentagramme lui-même centré dans l’hexagone central de l’hexagramme. On l’appelle l’hexagramme pentalphique. L’homme s’y intègre non pas en temps que quantité nombre et mesure, mais en temps que qualité, où du corps exhale l’esprit.

De tout cela le rituel du franchissement de la ligne équatoriale est amnésique .

 

Le point, le cercle et le basculement

Le marin franchissant la ligne tombe dans la limite.

Partant d’un point de vue hémisphérique vu du pôle Nord, le marin part d’un centre connu pour tenter d’aller au-delà de la périphérie-circonférence. Il est impossible d’aller au-delà.

Au-delà de la ligne équatoriale, il s’approche de plus en plus du pôle Sud.

Faisant ainsi un parcours inversé, il rejoint le point caché et opposé au Nord. Ce point caché et opposé est généré par l’axis Mundi. Ainsi franchir la ligne veut dire tomber dans la limite de l’être qui l’amène à avoir la connaissance intime et inversée du réel. Nous sommes très proches de l’abîme dans lequel nous voulons plonger pour avoir la connaissance de soi.

Cette constatation nous amène à considérer « La ligne » comme la circonférence-limite d’un monde connu et apparent. C’est la limite du monde connu qui donne accès au centre secret en soi.

Donc la ligne est ici un Lieu de basculement comme le point de conjonction du sablier. Le lieu du basculement est en fait une porte qui permet la chute ou la remontée. Le point de conjonction est le point en abîme ou le point d’intersection des mondes. Pour le marin l’emprise de l’étoile du Nord trouve sa limite dans la ligne équatoriale. Symboliquement au-delà de la ligne, nous serions sous l’emprise d’un autre ciel et d’un autre Pôle, celui d’un monde symboliquement inversé.

C'est encore un point escamoté par le rituel.

Ce rite du passage de la ligne par ses absences ou insuffisances symboliques reste un simple rite de passage et d'agrégation au groupe. II possède en lui des développements potentiels qui pouvaient le rendre initiatique, ce qui pose la question de son origine historique et de la connaissance initiatique ses premiers auteurs... Un rite  initiatique peut se dégrader, sous l'action profane, en simple rite de passage.  Se pose ici le problème de la modification ou modernisation des rituels qui trop souvent tendent vers une simplification profane.

E.°.R.°..

      à paraître dans RDM7 


[1]   Le nom du Baptême vient du geste qui le réalise: baptiser signifie « plonger », « immerger ». La plongée dans l'eau signifie pour celui qui demande le baptême (le catéchumène), son union au christ dans sa mort et sa résurrection. Il est comme une « nouvelle créature » dans le rite de la ligne, il s’agit d’une inféodation au groupe.

[2]    On élisait un évêque, et même dans quelques églises un pape des fous. Les prêtres, barbouillés de lie, masqués et travestis de la manière la plus folle, dansaient en entrant dans le chœur et y chantaient des chansons obscènes, les diacres et les sous-diacres mangeaient des boudins et des saucisses sur l'autel, devant le célébrant, jouaient sous ses yeux aux cartes et aux dés, et brûlaient dans les encensoirs de vieilles savates. Ensuite, on les charriait tous par les rues, dans des tombereaux pleins d'ordures, où ils prenaient des poses lascives et faisaient des gestes impudiques.(wp)

[3]   On célébra aussi l’âne qui portait le Christ le 28 décembre et le 6 février la fête des Rois (mages) était l’occasion d’un joyeux charivari dans le bas clergé. Le passage de la ligne avait eu lieu !.

[4]   Au parfum de la rose qui est le centre absolu pour les initiés sub rosa.

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Published by écossaisdesaintjean - dans MORCEAUX D'ARCHITECTURE

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    Nous abordons la deuxième partie de l'étude "Dévoilement, hypostase et Principe". Le voile est un symbole qui opère une rupture, une séparation du monde des apparences permettant une projection imaginaire et un franchissement. Il n’y a pas de voile qui...
  • Dévoilement, hypostases et Principe
    Influence du dévoilement sur la perception du réel en loge La loge est un lieu de convivialité horizontal et vertical. C’est un creuset, un lieu de « croisement » d’une fraternité horizontale qui se confronte au sacré vertical par la ritualisation du...
  • Le voile est levé
    « Le voile est levé… » Depuis plusieurs années, j’officie en tant que F :. M :. des C :., au sein d’autres ateliers de la GLSREP. Il y a deux moments de la cérémonie qui sont pour moi particulièrement marquants et puissants : c’est lorsque d’une manière...
  • L'acclamation écossaise - deuxième partie
    L’acclamation écossaise : Sémiotique élargie de la geste acclamative commune : Dans la suite de notre première partie, il convient d’entrevoir dans l’acclamation écossaise autre chose qu’un mot à traduire. Nous tenterons d'élargir notre champ exploratoire....
  • L'acclamation écossaise- Premiere partie.
    L’acclamation écossaise : Le souffle clanique et l’essence en partage Bien des auteurs maçonniques ont écrit sur la signification de l’acclamation écossaise et ses différentes variantes. Leur démarche était de rechercher un sens lié à l’origine étymologique...
  • Le Centre, l'Agarttha.
    L’Agarttha ou le centre du monde Du Centre et des centres : Si les mythes sont éternels, c’est qu’ils fondent une réalité « cachée ». Cette réalité cachée que nous cherchons dans le monde n’est nulle part ailleurs que dans les tréfonds de notre conscience,...
  • L'apport de Guenon à la demarche du franc-maçon
    « APPORT DE L' ŒUVRE DE RENÉ GUÉNON DANS LA DÉMARCHE DU FRANC-MAÇON » suivi de "CONTRIBUTION A LA VIE ET A L’ŒUVRE DE RENÉ GUENON" "Permettez-moi d’offrir ce travail de recherche à celui qui m’a aidé à découvrir René Guénon, au TVF Cl.°. Grel.°.". D’aucuns...
  • La Voûte Etoilée
    La Voûte Étoilée (...) Ainsi, l’une de nos premières tâches au sein de notre Temple, fut de construire la Voûte et, avec le recul, le début de beaucoup d’interrogations fussent-elles conscientes ou inconscientes. Plusieurs possibilités s’offraient à nous,...
  • Le Cabinet de Reflexion
    Le décorum du Cabinet de Réflexion Seule et immobile, l’ambiance est alors propice à l’introspection. Ce cabinet, qui se trouve sous terre et dans une semi-obscurité, représente un caveau dans lequel va mourir le vieil homme et, de par la présence de...